Il était une fois, un lundi…
UN PREMIER ALTER EGO
Très jeune, je suis tombé amoureux de musiques de toutes sortes. Ça venait d’abord de mon père, grand mélomane aux goûts éclatés : Supertramp, The Seeds, Steve Reich ; puis de Marie-Élizabeth, la grande sœur de ma meilleure amie d'enfance qui écoutait de la musique ô combien « moderne » à nos oreilles : Depeche Mode, Anne Clark, Kraftwerk ; et enfin de Simon, un ami que je me suis fait en classe dès le moment où j'ai vu sur son pupitre des cassettes de The Cure. C'est lui qui m'a fait découvrir la britpop, Saint Etienne, Cocteau Twins et surtout : Stereolab — une obsession qui ne m'a jamais quitté.
À cette époque, CISM (la station de radio universitaire de l'Université de Montréal), était devenue une sorte de portail magique vers des musiques autrement inaccessibles. J'avais 17 ans, j'étudiais alors en lettres, et j'ai osé imaginer ma propre émission de musique... étrange. L'Étranger — en référence au roman d'Albert Camus mais surtout à une chanson des Cure — allait en être le titre. J'ai préparé mon démo sur cassette avec soin. En quittant le bâtiment beige de la rue Édouard-Montpetit, je me suis dit : « On ne sait jamais ». Deux semaines plus tard : projet accepté. J'allais diffuser mon émission entre minuit à trois heures du matin dans la nuit du jeudi au vendredi. À cette heure-là, il n'y avait aucune contrainte de contenu : liberté totale, bonheur total.
C'est dans les corridors de CISM que j'ai rencontré Elsie Martin, qui animait Jetgirl — une émission de musique britannique dont le thème était la chanson Jetboy, Jetgirl des Damned. Nous partagions la même obsession pour tout ce qui venait du Royaume-Uni, et très vite nous avons co-animé ensemble. Quand Elsie est partie devenir VJ à Musique Plus, elle m'a laissé reprendre le titre : Jetboy. Mon premier alter ego musical, qui allait me poursuivre jusqu'aux premières années de Montag.
OHNE
J'allais régulièrement à L'Oblique pour mon émission, un petit disquaire de quartier sur le Plateau où j'empruntais chaque semaine des CD singles directement venus d'Angleterre en échange d'un petit coup de pub sur les ondes. Et pourtant, ce n'est pas moi qui suis tombé sur une annonce mais bien Patrice, mon amoureux de l'époque : « Cherche à former groupe — influences : Stereolab, Broadcast, The Breeders, Sonic Youth ». J'ai contacté Olivier, qui est devenu mon premier coloc et ami. Notre projet de band s'appelait Ohne (« sans » en allemand) — peut-être parce qu'on ne voulait pas vraiment de groupe au fond. On composait ensemble avec mon Yamaha CS-20M, un synthé que je m'étais acheté pour mes 20 ans, et le Korg Polysix d'Olivier. On ne demandait qu'à être plongés dans des sonorités rappelant Work and Non Work de Broadcast, un album qui a été une des trames sonores des deux années vécues sous le même toit. On empruntait des vinyles de musique concrète à la Phonothèque, qu'on enregistrait pour pouvoir découper et mettre en boucle des échantillons sur un vieux sampler à disquette. Notre musique était volontairement dissonante et étrange. Et notre amour commun pour Broadcast allait bientôt me mener jusqu'à eux.
BROADCAST
Le plus grand privilège de mon statut d'animateur radio, c'était de pouvoir rencontrer des musiciens lors de leur passage à Montréal. Quand j'ai su que Broadcast allait donner son premier concert en Amérique du Nord pour souligner le 10e anniversaire du label Warp Records, je me suis promis d'obtenir une entrevue. Par chance, ils avaient le même manager que Stereolab : Martin Pike — et, à mon bonheur total, il avait accepté. Olivier m'accompagnait, évidemment. Dans le hall d'hôtel, j'attendais nerveusement Trish Keenan, James Cargill, Tim Felton et Roj Stevens — un « journaliste » encore boutonneux venu de Montréal avec sa petite enregistreuse cassette. Pas exactement le New York Times. Les présentations se sont faites avec une gêne évidente, mais l'entrevue est rapidement devenue une conversation étonnamment naturelle. James a fini par m’inviter backstage après le spectacle. Un rêve.
Le concert de Broadcast a été pour moi un moment de musique interstellaire. Je suis sorti du Bowery Ballroom avec entre les mains le CD promo de The Noise Made by People qui allait sortir dans un mois — et à l'intérieur de la pochette, une inscription miraculeuse de la main de James et qui allait me garder en lien avec mes désormais mentors : broadcast@talk21.com.
TOOG
Parmi les personnes que j'ai interviewées et qui m'ont le plus marqué : Sarah Cracknell de Saint Etienne, Eirik Glambek Bøe de Kings of Convenience, Laetitia Sadier, Mary Hansen et Morgane Lhote de Stereolab. Puis il y a eu Gilles Weinzaepflen, poète et musicien qui composait sous le nom de Toog. Moins d'un mois après le spectacle de Broadcast, il jouait à Montréal avec le Britannique Momus et la japonaise Kahimi au feu Jailhouse Rock Café. J'avais mis la main sur son premier album 6633 et j'aimais tout — l'humour, les synthés et cette voix douce qui récitait autant qu'elle chantait. Du théâtre électronique.
À mon arrivée au Jailhouse, les promoteurs m'ont guidé vers la scène où se trouvait Gilles. Je l'ai tout de suite aimé. Je n'avais pas encore rencontré d'artistes francophones qui vivaient sur « ma planète » musicalement. Son humour était absurde et brillant. On pouvait donc être musicien sans se prendre trop au sérieux — et surtout, il n'était pas essentiel de faire partie d'un band pour sortir des disques : on pouvait très bien créer de la musique seul. Et même, comme dans le cas de Toog, devenir populaire au Japon. La vie du compositeur solo - francophone en plus - était tout d'un coup plus tangible. Gilles m'envoyait régulièrement ses poèmes par email, tous magnifiques. Il y a eu quelques lettres aussi. Des disques envoyés par la poste. Dire qu'on allait bientôt faire une tournée ensemble dans l’Est du Canada.
LES TOUS DÉBUTS… ARE YOU A FRIEND? (2002)
J'ai terminé mon premier collage musical en tant que Montag le 2 janvier 2001, trois mois à peine après le décès de ma mère. Je ne lui ai jamais donné de nom — Untitled — mais c'est bien la composition qui a donné naissance à ce projet solo dont ma vie dépendait. Rien de moins.
Une fois lancé, je ne pouvais plus m'arrêter de composer. Je ne voulais pas imiter le son des vieux vinyles de musique électronique que j’avais sous la main, mais simplement leur emprunter quelques courts sons pour donner à ma musique un peu plus d'âme. Étrangement, ces sonorités extraites d'un peu partout me donnaient l'impression de collaborer avec les personnes qui les avaient créées. Une façon inconsciente de combler ma solitude peut-être - et de rendre mes créations plus légitimes surtout. Cette façon d'échantillonner me venait d'Ohne. J’ai d’ailleurs réutilisé quelques samples qu'Olivier avait lui-même enregistrés. Puis, une autre dimension de Montag est née naturellement de mon amour des synthés analogiques et que j’avais commencé à collectionner dès mes dix-huit ans : un Korg Trident, un Micromoog, le fameux Yamaha CS-20M, un Farfisa VIP-400 trouvé sur Ebay. J'avais entendu parler du logiciel Reason (créé par la compagnie suédoise Propellerhead) par des amis musiciens et je m'y suis plongé comme on part en voyage — j’ai tout de suite adopté l'esthétique des microbeats qui se retrouvait déjà partout dans la scène électro européenne : un collage de micro-échantillons donnant un son cristallin. Aucun rythme n’allait être acoustique : je confiais ça à des vieilles boîtes à rythme. Et finalement, incapable d’assumer une musique purement électronique, j’ai pensé ajouter des sons de autoharp, d’un xylophone multicolore pour enfant et le violon, mon premier instrument, laissé de côté depuis des années. C'est avec toute cette matière que je me suis créé des bricolages sonores, comme autant de refuges pour apaiser la douleur du deuil.
C’était une période trouble. Je me cherchais beaucoup. Mais il fallait bien vivre, alors après des études en communication à l’UQAM (que j’ai détestées), j’ai enseigné au CEGEP en conception web. Je me sentais perdu, démoralisé aussi de ne pas avoir réussi - contrairement à la grande majorité de mes ami.es - à me « trouver professionnement ». Il faut dire que j’avais aussi complété un bac en droit à McGill auparavant et que j’avais aussitôt pris la décision ferme de ne jamais pratiquer le droit. Ce n’était tout simplement pas pour moi. il ne me restait plus que la musique mais essayer d’en vivre me paraissait un rêve complètement farfelu.
C'est Mathilde Géromin, avec qui je co-animais Jetboy, Jetgirl à CISM qui a changé malgré elle changé le cours de ma vie : après avoir entendu une de mes ébauches, elle m'a dit avec insistance : « Il faut absolument que tu envoies ça à Gooom. » Je m'exécute donc, mais sans grand espoir. Quelques semaines plus tard, booom! Jean-Philippe Talaga me téléphonait : « J’adore tes morceaux. On va les sortir tels quels. » Je tombais des nues. Dans ma tête c'était des brouillons mal produits. Mais cette porte ouverte du côté de la France me laissait entendre que Montag était plus que ça et que ma musique avait le droit d'exister à l'extérieur de mon petit studio maison.
Are You a Friend? est paru sur CD en France à l'automne 2002, me privant de partager ma musique facilement au Québec. La pochette est une diapositive des mains de ma mère que mon père avait prises en photo. Une façon pour moi de l’éterniser discrètement. J’ai moi-même envoyé le disque aux journaux locaux espérant obtenir un peu d’attention. Les réactions étant plutôt positives, j'ai trouvé la motivation pour organiser moi-même une petite tournée canadienne artisanale pour souligner la sortie de l’album. Mon ami Toog s’est joint à Montag, venu généreusement all the way from Paris pour m'accompagner dans des bars presque vides à Ottawa — ou pire encore : Kingston. Il faut bien commencer quelque part. J’ai ensuite été invité à tourner en France, de Paris vers la Bretagne, rien de moins. Inimaginable pour moi quelques semaines plus tôt. Je me lie d'amitié avec mes labelmates, dont Anthony et Nicolas d'un duo qui fait des vagues au-delà de la scène parisienne : M83. Une critique favorable dans Les Inrockuptibles me fait sauter au plafond. On apprend plus tard à s'en détacher, mais au début, n’importe quel retour positif de la presse est une reconnaissance qui nous soulève complètement. Je me remets au travail aussitôt. Incapable de m’arrêter de composer. Je sors alors quelques mini-albums localement (Les bricolages, D’autres bricolages, C’est l’hiver - oui oui, un mini-album de Noël - etc.), histoire de pouvoir mieux distribuer ma musique à Montréal car les CD de Gooom sont en imports seulement et donc hyper chers. Graver chaque mini-CD-R (devenu mon format fétiche, parfait pour les formats courts), assembler chaque pochette à la main — j'y prenais un plaisir immense. Le bricolage était total : dans la musique comme dans l'objet.
ALONE, NOT ALONE (2004)
Je n'ai pas attendu bien longtemps avant de penser à mon deuxième album. Le son d'Are You A Friend? me paraissait déjà dépassé, peut-être pour l'avoir entendu trop souvent. Pour m'assurer de changer de direction, j'allais composer en assemblant ensemble non plus des échantillons trouvés par hasard sur des vieux disques et des claviers, mais plutôt des enregistrements d'instruments acoustiques. Grâce à une bourse du CALQ, j'ai pu enregistrer une quinzaine d'instrumentistes qui ont répondu à des affiches que j'ai moi-même placées dans les écoles de musique. Un contrebassiste, une contre-bassoniste, une claveciniste... Et une percussionniste, Corinne René (avec qui je collabore régulièrement encore aujourd'hui), qui à elle seule m'a fait découvrir une foule d'instruments, en commençant par l'arbre à cloche et les crotales. C'était une matière première totalement différente qui allait composer l'essentiel d'un album fait seul, mais pas tout à fait non plus.
Autre nouvel ingrédient : la voix. D'une musique complètement instrumentale, j'ai joutais avec timidité quelques passages chantés, avec l'aide d'Ariel Engle (devenue La Force) et sans qui je n'en aurais peut-être jamais eu le courage. Amy Millan, du groupe Stars, avait également accepté de collaborer sur deux morceaux. J'associe sa voix à cette époque de Montag. C'est grâce à Amy et Ariel que ma musique est entrée dans le monde de la musique pop, car elle n'était plus strictement instrumentale. Je demande à James Cargill de Broadcast s’il accepterait de collaborer avec moi sur un morceau et il accepte. Pour moi, c’est la consécration. Montag, très tranquillement encore, commence à marcher d’un pas légèrement plus assuré.
Alone, Not Alone est paru à l'automne 2004 sur Gooom en Europe et quelques mois plus tard sur le label américain Carpark Records, grâce auquel ma musique allait enfin être distribuée au Canada. La décision de Todd Hyman de me signer à sa maison de disques a tout changé pour moi. En sortant ma musique en sol américain, je n’avais plus ce sentiment d’être obligé de m’exporter pour exister en tant que musicien. Carpark était aussi une nouvelle famille de musicien·ne·s pour moi avec Dan Deacon et quelques mois plus tard, le duo Beach House qui sortait leur premier album. À la lumière de leur page Myspace, encore personne ne les connaissait. En 2006, ils ont fait la première partie de Montag à Pop Montréal. Difficile d’y croire aujourd’hui. Et le plus beau dans tout ça, c’est que nous sommes tout de suite devenus amis, sans envisager qu’ils étaient sur le point de devenir un phénomène international.
La pression de faire des tournées était de plus en plus grande. L’arrivée du mp3 avait déjà fait chuter les ventes de disques considérablement et il fallait compter sur les concerts pour espérer gagner quelques sous. Mais j'avais beaucoup de mal avec la dimension live de Montag. Une tournée avec mes amis Bryce (Vitaminsforyou) et Ghislain Poirier me fait traverser le Canada. J’apprends beaucoup et heureusement que je suis en bonne compagnie parce que je sens bien que je ne suis pas fait pour la scène. À un point tel que je commence à douter très sérieusement de ma place dans cette « industrie » où je ne pouvais faire autrement que de me comparer aux autres. Puis, une autre critique, celle d’Alone, Not Alone, me donne des ailes : celle de Pitchfork — la bible de l'indie quoi qu'on en pense, Peut-être que Montag va finir par faire sa place place au bout du compte. Mais intérieurement, allergique à la scène, je flottais encore dans une sorte de doute éternel. Heureusement qu’il y avait Todd pour m’encourager à poursuivre mon travail de composition.
GOODBYE FEAR (2005) - GOING PLACES (2008)
Au moment de rencontrer Kris, je suis sur le point de terminer un cycle de concerts pour promouvoir Alone, Not Alone, en finissant par la tournée d'Exclaim! Magazine de 2005 qui allait me faire traverser le pays d'ouest en est en compagnie de Feist, mes amis Stars et The Organ. Mon coup de foudre pour Kris valait bien la peine de déménager de l'autre côté du pays. Il était sur le point de terminer ses études de théâtre et l'essentiel de son entourage était des artistes. Dès mon arrivée à Vancouver, sans emploi, je me mets à composer de nouveaux morceaux. L’idée de commencer un nouvel album me paraît un peu étourdissante alors je m’en tiens pour le moment à des formats courts. Lors d’un concert au Japon l’année précédente, j’avais rencontré un certain Fuminori aux bureaux de Plop, le distributeur de Gooom Disques là-bas. Nous gardons contact et quelques mois plus tard, il me demande si je suis intéressé à sortir un disque exclusivement au Japon sur son label Rallye Label. J’ai répondu tout de suite : « euh, oui, absolument ». Ça a donné Goodbye Fear. C’est pour moi un peu l’âge d’or de Montag. Même si ma voix est encore très hésitante, je me rapprochais un peu plus du son que je recherchais et les morceaux qu’on y retrouve sont vraiment à l’intersection de la musique électronique et acoustique. C’est aussi très lumineux comparativement à Alone, Not Alone. Normal, j’étais complètement amoureux et Vancouver me faisait découvrir une beauté naturelle qui est sans aucun doute venue influencer la couleur de mes nouvelles compositions.
Même si le mini-album ne paraît pas localement, on me fait plusieurs offre de premières parties de groupes et je me retrouve à voyager beaucoup. Je me rends à South by South West à Austin au Texas, je me retrouve à New York grâce à Carpark. Ça bouge. C’est avec une certaine incrédulité que j’accepte de partir en tournée le groupe Au Revoir Simone au Japon grâce à Rallye Records, deux années consécutives. Fumi Annie, Erika et Heather sont des anges.
De retour au pays, l’élan créatif ne s'est pas arrêté instant. Voici que je me lance dans un album ambitieux: Going Places— aux mille collaborations (M83, Owen Pallett, Beach House, Poirier, Au Revoir Simone, Leah Abramson,etc.). J’avais fait un appel de sons en ligne pour pouvoir intégrer enregistrements venant de partout dans le monde dans le morceau titre. Toujours cette façon d’aller vers les autres pour ne pas avoir l’impression de composer seul. Ça avait donné une belle cacophonie de sonorités prisent dans plein de contexte différents. J’aime encore l’idée que le morceau contient une foule de “moments présents” captés sur le vif. Ce morceau est à ce jour parmi mes préférés de Montag parce qu’il intègre une foule de textures sonores qui pour moi sont toutes de la musique. Il sort en 2008, toujours sur Carpark. Je m'éclatais vraiment et pour la première fois sur un album, je chantais avec un peu plus d’assurance — ou presque.
PHASES (2012)
Je me souviendrai toujours où j'étais au moment où j'ai lu le post "RIP Trish" sur la page Facebook de Nicolas Fromageau, ex-M83. Il neigeait. Le choc était total. On avait annoncé deux semaines plus tôt qu'elle était hospitalisée après avoir connu des troubles respiratoires, mais j'étais convaincu qu'elle se remettrait sur pieds. En fait, elle est morte des suites d’une pneumonie sévère, tout juste de retour d'une tournée australienne avec escale à Singapour. Une des plus belles voix que j'avais entendues n'existait plus maintenant que sur les chansons de Broadcast. C'est vraiment là que j'ai compris l'ampleur du rôle qu'elle avait eu pour moi. Elle m'a ouvert la voie vers tant de musique, compilation après compilation. De Moon Dog à Ennio Morricone en passant par Vashti Bunyan et Wendy and Bonnie. Je lui devais, je lui dois tant. Et je n'avais alors envie que d'une chose : créer davantage. Encore cette urgence de vivre. Phases est né de ça — un autre deuil.
Après Going Places, Montag a connu un vide. Deux ans s'étaient écoulés depuis mes dernières sorties. Hibernation, un EP moins inspiré qui m'indiquait que la flamme n'y était plus vraiment, puis un autre EP plus satisfaisant pour moi — Des cassettes et un Walkman jaune, une petite compilation de reprises de Low et des Breeders, entre autres. Plus simple de se lancer dans la musique des autres que la mienne. L'idée d'un album me paraissait accablante, alors j'ai trouvé un stratagème : dès janvier 2012, je m'obligerais à composer deux morceaux par mois pendant un an, comme s'il s'agissait de 45 tours mensuels, une face A et une face B. Au bout de l'année, j'aurais forcément un disque complet.
J'avais vu sur YouTube un making-of fabuleux de Heart of Glass de Blondie et je me demandais pourquoi les musicien·nes parlaient si rarement de leur façon de composer. J'ai trouvé à l'époque — je trouve ça limite cringe aujourd'hui — que c'était sûrement intéressant d'exposer mon processus créatif. Alors je me suis aussi obligé à créer un court audio-documentaire pour chaque "single" du mois. Et pour ajouter au défi, j'ai déterminé à l'avance quelques contraintes mensuelles : un morceau acoustique en août, un morceau très pop en janvier, une chanson en français en mars (dont Pierre Lapointe a d'ailleurs accepté d'écrire les paroles), etc. C’était le système que j’avais trouvé pour être assurément productif et parvenir à terminer un album.
Comme pour Going Places, les collaborateurs ne manquaient pas sur cet album que j'ai appelé Phases. La liste est longue, mais il faut mentionner Dominic Vanchesteing (Éthier de son vrai nom) pour son aide précieuse à l'enregistrement, Simon R. Tremblay (Native Cell), ami et collaborateur de longue date, membre des fabulous Les amis au Pakistan, et en fin de parcours, après la sortie du vinyle en 2013, Navet Confit et Mat Vezio qui sont devenus "mon band" le temps de trois spectacles. Je n'avais plus rien à envier à personne. Jean-Philippe, Mathieu et moi nous appelions “les fées” pour rire. Au bout du compte, Phases est sans aucun doute le plus grand accomplissement pop de Montag, encore une fois grâce à toutes ses collaborateurs.rices.
PHASE TERMINALE (2026)
Mai 2026 : c'est décidé, je vais sortir les toutes premières maquettes de Montag et autres inédits de l’époque en format vinyle. J'ai appelé le disque Premiers bricolages… parce que c'est exactement ce que c'est, des bricolages, mes compositions les plus imparfaites mais aussi les plus sincères. Je voulais faire à Montag le cadeau de sortir ses premiers morceaux sur vinyle. Laisser un autre vestige derrière. Après tout, il mérite bien que je lui rende hommage — c'est grâce à lui que j'ai trouvé le courage de composer toutes ces années.
Ensuite, une autre surprise. En mode archéologue pour construire ce site web, je suis tombé sur un album entier de Montag qui dormait sur Google Drive depuis février 2020. Un album oublié. Comment oublier qu'on a fait un album, me demanderez-vous ? Parce qu'il était oubliable… mais pas minable pour autant. La pandémie n'a pas aidé. Chose certaine, j'ai compris que j'avais composé le dernier album de Montag — que je n'étais pas prêt à ce moment-là de le sortir, car il me paraissait inabouti. C'est encore le cas aujourd'hui, je le reconnais. Mais j'entends à travers les dix ultimes morceaux de Montag une confusion sincère, un vide, un mélange de deuil et de mue. J'avais besoin de retourner à mes sources — à un son plus proche de mes premiers démos justement : une musique qui ne s'adressait à personne d'autre que moi. Jusqu'à ce que je le redécouvre plus de cinq ans plus tard. Le titre dit tout : Bonjour l'ambiance. Description du mood, check. Et l'ambiance, eh bien c'est l'ambient — un type de musique que je me vois faire jusqu'au bout. C’est un chant d’adieux au fond cet album devenu fantôme. C’est le son du départ, de l’effacement. Chaque morceau s’étire trop longtemps comme pour nous dire : “c’est moi Montag, je vais partir maintenant, il le faut”. J’ai décidé que l’album sortira en même temps que les premiers démos avant la fin de l’année 2026. Montag termine ainsi sa route d’une belle façon avec une double-sortie à la manière de parenthèses d’ouverte et de fermeture.
Mais plutôt que de terminer sur une fausse note, c’est Premier bricolages qui marque véritablement le vrai départ de Montag. L’essentiel des morceaux qu’on retrouve sur le disque sont les plus honnêtes que j’ai composés - les plus innocents, au fond. Avec le temps, j’ai pris conscience que j’ai réussi à exister musicalement grâce à lui, comme si la musique de Montag n’avait jamais été complètement la mienne. Je lui dois beaucoup. D’où l’importance de lui rendre hommage en bonne et due forme. Ce site est un peu son tombeau, un trace de son existence.