Il était un lundi…
JETBOY
Très jeune, je suis tombé amoureux de musiques de toutes sortes. Ça venait d’abord de mon père, grand mélomane aux goûts éclatés : Supertramp, The Seeds, Steve Reich ; puis de Marie-Élisabeth, la grande sœur de ma meilleure amie d’enfance qui écoutait de la musique ô combien « moderne » à nos oreilles : Depeche Mode, Anne Clark, Kraftwerk ; et enfin de Simon, un ami que je me suis fait en classe dès le moment où j’ai vu sur son pupitre des cassettes de The Cure. C’est lui qui m’a fait découvrir la britpop, Saint Etienne, Cocteau Twins et surtout : Stereolab — une obsession qui ne m’a jamais quitté.
À cette époque, CISM (la station de radio universitaire de l’Université de Montréal), était devenue une sorte de portail magique vers des musiques autrement inaccessibles. À dix-sept ans, j’étudiais en lettres au collégial et j’ai osé imaginer ma propre émission de musique... étrange. Je l’appellerais L’Étranger — en référence au roman d’Albert Camus, mais surtout à une chanson des Cure. J’ai préparé mon démo sur cassette avec toute l’attention du monde. En déposant mon projet à la réception de la station, je me suis dit : « On ne sait jamais ». Deux semaines plus tard : projet accepté. J'allais diffuser mon émission dans la nuit du jeudi, de minuit à trois heures du matin. À cette heure-là, il n’y avait aucune contrainte de contenu : liberté totale, bonheur total.
C’est dans les corridors de CISM que j’ai rencontré Elsie Martin, qui animait Jetgirl — une émission de musique britannique dont le thème était la chanson Jetboy, Jetgirl des Damned. Nous partagions la même obsession pour tout ce qui venait du Royaume-Uni, et très vite nous avons co-animé. Quand Elsie est partie pour devenir VJ à Musique Plus, elle m’a laissé reprendre le titre : Jetboy — qui deviendra mon premier pseudonyme et nom de DJ jusqu’aux premières années de Montag.
OHNE
J’allais régulièrement à L’Oblique pour mon émission, un petit disquaire de quartier sur le Plateau où j’empruntais chaque semaine des CD singles directement venus d’Angleterre en échange d’un petit coup de pub sur les ondes. C’est mon amoureux de l’époque qui a remarqué une affiche sur leur babillard : « Cherche à former groupe — influences : Stereolab, Broadcast, The Breeders, Sonic Youth ». La personne qui l’avait épinglée là était Olivier, qui est devenu mon ami dès que nous nous sommes vus, et quelques mois plus tard mon premier coloc et complice musical. Un rêve.
Notre projet de musique s’appelait Ohne ("sans" en allemand) — pour la sonorité du mot. On composait ensemble avec mon Yamaha CS-20M, un synthé analogique que je m’étais acheté pour mes 20 ans, et le Korg Polysix d’Olivier — lui à la guitare, moi aux claviers. On pouvait passer des heures à essayer de reproduire des sons qui nous rappelaient Work and Non Work de Broadcast, un album qu’on a dû écouter ensemble mille fois. On avait aussi un vieux sampler à disquettes qui nous permettait d’échantillonner des vinyles obscurs de musique concrète empruntés à la Phonothèque. Notre musique était volontairement dissonante, rétro et forcément lo-fi faute de moyens. Je ne me doutais pas que notre amour commun pour Broadcast allait bientôt nous mener jusqu’à eux.
BROADCAST
Le plus grand privilège de mon statut d’animateur radio, c’était de pouvoir rencontrer des musiciens lors de leur passage à Montréal. Quand j’ai su que Broadcast allait donner son premier concert en Amérique du Nord pour souligner le dizième anniversaire du label Warp Records, je me suis promis d'obtenir une entrevue avec eux pour mon émission de radio. Par chance, ils avaient le même manager que Stereolab : Martin Pike — et, à mon bonheur total, il avait accepté. Olivier m’a accompagné, bien sûr. Dans le hall d’hôtel où Martin nous avait donné rendez-vous, nous avons attendu nerveusement Trish, James, Tim et Roj. Les présentations se sont faites avec une gêne évidente, mais l’entrevue est rapidement devenue une conversation étonnamment naturelle. James a fini par m’inviter backstage après le spectacle. Un rêve.
Le concert de Broadcast a été pour moi un moment de musique interstellaire. Je suis sorti du Bowery Ballroom avec entre les mains le CD promo de The Noise Made by People qui allait sortir dans un mois — et à l’intérieur de la pochette, une inscription miraculeuse de la main de James et qui allait me garder en lien avec mes nouveaux mentors, devenus amis : broadcast@talk21.com.
TOOG
Parmi les personnes que j’ai interviewées et qui m’ont le plus marqué, il y a eu Sarah Cracknell de Saint Etienne, Eirik Glambek Bøe de Kings of Convenience, Laetitia Sadier, Mary Hansen et Morgane Lhote de Stereolab. Puis il y a eu Gilles Weinzaepflen. Poète et musicien, il compose sous le nom de Toog. Moins d’un mois après le spectacle de Broadcast, il jouait à Montréal avec le mystérieux Momus et une étoile de la pop japonaise, Kahimi Karie, au disparu Jailhouse Rock Café. J’avais mis la main sur son premier album 6633 et j’aimais tout — les textes à la fois beaux et absurdes, les synthés et cette voix douce qui récitait autant qu’elle chantait. Je n’avais jamais rien entendu de tel. Du théâtre électronique.
À mon arrivée au Jailhouse, les promoteurs m’ont guidé vers la scène où se trouvait Gilles. Je n’avais pas encore rencontré d’artistes francophones qui vivaient sur « ma planète » musicalement. Son humour était délirant. Gilles m’a fait comprendre qu’on pouvait être musicien sans se prendre trop au sérieux, sans même être dans un band, chanter en français et connaître du succès au Japon. La vie du musicien solo était tout d’un coup bien plus tangible. Après son concert, nous avons gardé contact. Gilles m’envoyait régulièrement ses poèmes par email, tous magnifiques, parfois sur papier aussi. Je n’imaginais pas un instant qu’on allait faire une tournée dans l’Est du Canada à peine deux ans plus tard...
LES VRAIS DÉBUTS
J’ai fait mon premier collage musical en tant que Montag le 2 janvier 2001, trois mois à peine après le décès de ma mère. Avec tout ce que je traversais, Ohne était sur pause et je ressentais très fortement le besoin de créer seul. Composer me rapprochait de ma mère — et de moi-même, endeuillé jusqu’au cou. Je n’ai jamais donné de nom à ce premier morceau — untitled — mais c’est bien lui qui a fait naître Montag. Une fois lancé, je ne pouvais plus m’arrêter de composer, à la recherche de « mon son ». J’ai récupéré des idées venues de Ohne, comme l’échantillonnage, les synthés analogiques que j’achetais compulsivement sur eBay pour trouver de nouvelles textures sonores. J’avais entendu parler du logiciel user-friendly appelé Reason par des amis musiciens et je m’y suis plongé comme on part en voyage — découvrant peu à peu ma propre façon de tisser ma musique. Résultat : une musique hésitante, faite à la main à partir d’une foule de sons découpés et assemblés obsessivement. Une musique artisanale au fond. On reconnaît l’esthétique des microbeats qui se retrouvait déjà partout dans la scène électro européenne. Les rythmes sont une combinaison de sons enregistrés avec différentes percussions, objets ou de vieilles boîtes à rythme. Si la musique de Montag était au départ presque entièrement électronique, j’ai cherché à intégrer des sons acoustiques peu à peu : une autoharp, un xylophone multicolore pour enfant et bien sûr le violon, mon premier instrument laissé de côté depuis des années. C’est avec toute cette matière que je me suis fabriqué des bricolages sonores, comme autant de refuges pour apaiser la douleur du deuil.
Mais il fallait bien gagner sa vie. Après un bac à McGill en droit — que j’avais aussitôt décidé de ne jamais pratiquer — puis des études en communication à l’UQAM (que j’ai détestées), j’ai brièvement enseigné la conception web au Cégep. Je me sentais perdu, démoralisé de ne pas réussir à me « trouver professionnellement ». Heureusement, j’étais devenu un des DJ réguliers au bar le Laïka, à deux pas de chez moi. C’était euphorisant, mais quarante dollars par semaine n’allaient pas me permettre d’aller bien loin. Essayer de vivre de la musique me paraissait un rêve parfaitement illusoire — de la mienne encore plus.
C’est Mathilde Géromin, avec qui je co-animais désormais Jetboy, Jetgirl à CISM, qui a malgré elle changé le cours de ma vie : après avoir entendu un de mes démos, elle m’a dit avec insistance : « Il faut absolument que tu envoies ça à Gooom. » — « À qui ? » Celle qui connaissait la scène musicale parisienne comme le fond de sa poche avait vu dans ma musique une similitude avec les sorties récentes du jeune label parisien d’électro minimaliste qui faisait déjà du bruit en Europe.
J’ai donc suivi le conseil de Mathilde et préparé avec soin un paquet pour la poste, mais sans grand espoir. Quelques semaines plus tard, booom ! Jean-Philippe Talaga, la tête pensante derrière Gooom Disques, me téléphone : « J’adore tes morceaux. On va les sortir tels quels. » C’était presque un choc. Dans ma tête c’était des brouillons mal produits. Mais cette porte ouverte du côté de la France me laissait entendre que Montag avait peut-être le droit d’exister à l’extérieur de mon petit studio maison.
LES BOOK PEOPLE
Deux mois après la mort de ma mère, Broadcast jouait au Cabaret — leur premier concert à Montréal. Perdu dans mon deuil, je voyais dans nos retrouvailles un peu de lumière. Je leur ai laissé entendre que je commençais à composer, « rien de sérieux ». Trish Keenan m’a alors dit, avec la plus grande sincérité : « You know, if you make music every day, something good’s going to come out of it — eventually. » Les mots se sont gravés dans mon esprit. En partant, elle m’a dit que j’étais le bienvenu en Angleterre — une invitation que j’allais prendre au mot. Un mois après ma rencontre avec Broadcast dans les loges du Cabaret, j’avais choisi un nom : Montag — un mot en allemand, comme Ohne avant lui : lundi.
Mais sa véritable origine remonte à un souvenir alors que je n’avais que quinze ans. Ma professeure d’anglais de l’époque, Madame Jean, avait eu la brillante idée (sans ironie) de nous faire regarder le film Fahrenheit 451 de François Truffaut. Dans ce futur dystopique imaginé par Bradbury, Guy Montag est l’un de ces pompiers qui doit brûler les livres désormais interdits par la loi, considérés comme dangereux. Montag ose conserver des livres en secret, finit par traverser une rivière pour rejoindre les Book People : une communauté ayant comme mission de préserver la mémoire humaine, chacun ayant appris un livre par cœur pour le transmettre. Les dernières minutes du film — ces récitations dans toutes les langues sous une chute de neige, magnifiées par la musique de Bernard Herrmann — m’avaient donné un sentiment d’appartenance très fort. Celui d’être parmi les gens qui, comme moi, préfèrent la beauté à la conformité. Dans mon histoire, Trish est celle qui m’a accueilli parmi les Book People. J’étais prêt à me lancer seul.
ARE YOU A FRIEND? (2002)
Le premier album de Montag est paru sur CD en France à l'automne 2002, me privant de partager ma musique facilement au Québec. La pochette est une diapositive des mains de ma mère que mon père avait prises en photo. Une façon pour moi de l’éterniser discrètement. J’ai moi-même envoyé le disque aux journaux locaux espérant obtenir un peu d’attention. Pour souligner la sortie de l’album et sachant qu’on ne pouvait pas acheter de copies localement, j’ai organisé une « tournée canadienne » avec Toog (la première de Montag), venu généreusement de Paris pour m’accompagner dans des bars presque vides, que ce soit à Ottawa ou pire encore : Kingston. Juste après, j’ai reçu une invitation à donner quelques spectacles à Paris et en Bretagne. Une fois là-bas, je me suis vite lié d’amitié avec mes labelmates, dont Anthony et Nicolas de M83. Une famille musicale juste pour moi. Le même mois, une critique dans Les Inrocks m’a fait sauter au plafond. On apprend plus tard à s’en détacher, mais au début, n’importe quel retour positif de la presse est une reconnaissance qui nous soulève complètement. Au fil des mois, Montag a reçu un peu d’attention à Montréal — des critiques dans le Voir et le Mirror, suivies d’invitations à collaborer avec des artistes du très éclectique label Natacha’s Recordings comme Pierre Crube et Cyan Éthrie. Je me sentais soudainement beaucoup moins seul.
Je me remets au travail aussitôt. Incapable de m’arrêter de composer. Je sors alors quelques mini-albums localement (Les bricolages, D’autres bricolages, C’est l’hiver - oui oui, un mini-album de Noël - etc.), histoire de pouvoir mieux distribuer ma musique à Montréal car les CD de Gooom sont en imports seulement et donc hyper chers. Graver chaque mini-CD-R (devenu mon format fétiche, parfait pour les formats courts), assembler chaque pochette à la main — j'y prenais un plaisir immense. Le bricolage était total : dans la musique comme dans l'objet.
NB : C’est étrange de penser à quel point Montag et l’idée du bricolage ne font qu’un. Il y a eu les mini-albums faits maison, mais aussi les pochettes faites de découpures de papier (Alone, not alone, Going Places…). Même la merch de Montag était souvent faite à la main. Ce n’est donc pas par surprise que son dernier album s’intitule Premiers bricolages.
NATACHA'S RECORDINGS
Quand Léo Lo m'a demandé si j'étais intéressé à contribuer à une compilation d'un nouveau label qu'il venait de fonder avec quelques amis, j'ai tout de suite dit : « oui, absolument ». C’était un peu avant la sortie de Are You a Friend? J'avais beaucoup de mal à croire que Montag puisse s'ancrer dans une scène locale de manière harmonieuse parce que je ne connaissais même pas les gens de Montréal qui étaient dans ma sphère musicalement. Et pourtant, il y en avait toute une liste : Cyan Éthrie, Helen of Troy (le projet de Léon), Le Peuplier de Simon, des cailloux et du carbone (c'était la mode du sans majuscule), guêpe, Pierre Crube, et plusieurs autres que j'ai moins côtoyés. C'était un peu comme être adopté par une famille d'accueil. Je considérais que les autres groupes parvenaient bien mieux que moi à expérimenter avec les sons. J'étais de loin, avec Pierre Crube (Simon), le plus mélodique dans mon approche. Simon et moi étions tous les deux gais, tous les deux en solo, et tous les deux plus électroniques que nos semblables. C'était complètement euphorisant d'appartenir à une sorte de collectif, même en s'y sentant un peu à part stylistiquement. J'étais heureux d'être entouré pour la première fois depuis mes débuts — et pas que virtuellement.
OBJETS PERDUS EP (2003)
À peine trois mois après la parution de Are You a Friend?, le son de l’album me paraissait déjà dépassé. Je cherchais à faire évoluer ma façon de composer et je me suis tourné naturellement vers des sonorités d’instruments réels. Lors d’une visite que j’ai rendue à Trish et James de Broadcast à Birmingham, j’avais vu dans le studio où ils pratiquait une caisse de lait en plastique remplie de toutes les petites percussions imaginables. J’ai décidé de recréer la même chose pour Montag et je me suis rapidement retrouvé avec un montagne de petits shakers de toutes sortes, des hochets même, un carillon (que j’allais utiliser ad nauseam en concert) et toutes sortes d’objets trouvés (papier, décoration métallique rétro faisant un son étrange, etc.). J’avais mon violon aussi. Et c’est ce changement de son qu’on entendu sur Objets Perdus. Un EP qui m’avait été commandé par un petit label londonien de musique électro Ai Records. Les progrès énormes que j’ai faits en termes de production musicale en deux ans à peine m’impressionnent aujourd’hui. J’étais autodidacte après tout. C’était aussi la première sortie de Montag sur vinyle. Le DJ mélomane en moi était comblé. Mes liens avec Ai Records m’ont permis de rencontrer virtuellement tous les autres groupes du label - presque exclusivement anglais. Après Gooom en France, Natacha à Montréal et maintenant Ai au UK, je me retrouvais avec un cercle de Book People plus vaste encore.
PAPERWORKS EP (2003)
C’est cette année-là que les choses ont commencé à bouger un peu plus localement. Mutek m’avait approché pour jouer à leur édition de 2003. L’honneur n’avait pas de bornes. Par contre, après voir rencontré Eric Mattson qui était en charge de la programmation, j’ai vite déchanté : “on t’a demandé de jouer pour remplir les quotas canadiens, tsé”. Ça m’a refroidi au point de penser que je ne pouvais pas appartenir au “club sélect” des artistes de “la gang de Mutek”. J’étais un mouton noir en manque total de reconnaissance. Heureusement que mon appartenance au clan de Natacha’s Recordings me faisait sentir plus légitime dans mes efforts de faire avancer Montag. Pour souligner le spectacle de Montag — de loin son plus grand depuis ses débuts — j’allais mettre le paquet. Je voulais absolument une nouvelle sortie, me montrer prolifique. Comment pondre un nouveau mini-album en peu de temps? Des remix. Demander à des amis de remixer un morceau récent qui n’appartient pas encore à un album. C’est comme ça qu’est né Paperworks EP. J’ai demandé à des amis de Natacha, des correspondants virtuels européens (dont Nicolas Saez ou Finish Your Meal, qui demeurera mon ami et correspondant pendant des années, une constance d’encouragement si bénéfique pour moi). Le remix de l’excellent ISAN me berce encore de la même façon qu’à la première écoute. Synth pop enveloppant à souhait. Ça donne une des meilleures parutions de Montag à mon sens. Les remixes réinventent totalement le morceau et on sent vraiment l’esthétique sonore des home studios du début des années 2000. C’est le numérique au service de l’exploration libre de la musique. Chaque artiste impliqué a été très généreux et je vois ce EP comme une photo de ce qui se passait musicalement loin derrière les palmarès, dans des chambres sombres de personnes en quête de beauté et d’étrangeté.
ALONE, NOT ALONE (2004)
Je n'ai pas attendu bien longtemps avant de penser à mon deuxième album. Le son d'Are You A Friend? me paraissait déjà dépassé, peut-être pour l'avoir entendu trop souvent. Pour m'assurer de changer de direction, j'allais composer en assemblant non plus des échantillons trouvés par hasard sur de vieux disques et des claviers, mais plutôt des enregistrements d’instruments acoustiques. Grâce à une bourse du CALQ, j'ai pu enregistrer une quinzaine d'instrumentistes qui ont répondu à des affiches que j'ai moi-même placées dans les écoles de musique. Un contrebassiste, une contre-bassoniste, une claveciniste... Et une percussionniste, Corinne René (avec qui je collabore régulièrement encore aujourd'hui), qui à elle seule m'a fait découvrir une foule d'instruments, en commençant par l'arbre à cloche et les crotales. C'était une matière première totalement différente qui allait composer l'essentiel d'un album fait seul, mais pas tout à fait non plus.
Autre nouvel ingrédient : la voix. D'une musique complètement instrumentale, j'ai joutais avec timidité quelques passages chantés, avec l'aide d'Ariel Engle (devenue La Force) et sans qui je n'en aurais peut-être jamais eu le courage. Amy Millan, du groupe Stars, avait également accepté de collaborer sur deux morceaux. J'associe sa voix à cette époque de Montag. C'est grâce à Amy et Ariel que ma musique est entrée dans le monde de la musique pop, car elle n'était plus strictement instrumentale. Comme je n’étais enfin plus seul pour faire ma musique, je suis allé jusqu’à oser demande à James Cargill de Broadcast s’il accepterait de collaborer avec moi sur un morceau. Réponse positive. Pour moi, c’est la consécration. Montag, très tranquillement encore, commence à marcher d’un pas légèrement plus assuré.
Alone, Not Alone est paru à l'automne 2004 sur Gooom en Europe et quelques mois plus tard sur le label américain Carpark Records que j’avais moi-même approché, cherchant à tout prix sortir ma musique localement. Les CDs de Montag en importation étaient hors de prix. Grâce à Carpark, Montag allait enfin être distribué au Canada. La décision de Todd Hyman de me signer à sa maison de disques a tout changé pour moi : je n’avais plus ce sentiment d’être obligé de m’exporter pour exister en tant que musicien. Carpark était aussi une nouvelle famille de musicien·ne·s pour moi avec Dan Deacon et quelques mois plus tard, le duo Beach House qui sortait leur premier album. À la lumière de leur page Myspace, encore personne ne les connaissait. En 2006, ils ont fait la première partie de Montag à Pop Montréal. Difficile d’y croire aujourd’hui. Et le plus beau dans tout ça, c’est que nous sommes tout de suite devenus amis, sans envisager qu’ils étaient sur le point de devenir un phénomène international.
La pression de faire des tournées était de plus en plus grande. L’arrivée du mp3 avait déjà fait chuter les ventes de disques considérablement et il fallait compter sur les concerts pour espérer gagner quelques sous. Mais j'avais beaucoup de mal avec la dimension live de Montag. Une tournée avec mes amis Bryce (Vitaminsforyou) et Ghislain Poirier me fait traverser le Canada. J’avais assemblé à la vitesse grand v, un nième mini-album fait main : Mon Pays Beautiful EP. Le disque se vend à petites gouttes durant notre tournée canadienne qui nous mènera jusqu’à Vancouver et même Portland, Oregon. J’apprends beaucoup durant notre périple. Heureusement que je suis en bonne compagnie parce que je sens bien que je ne suis pas fait pour la scène. Intérieurement, ça me pèse beaucoup. À un point tel que je commence à douter très sérieusement de ma place dans cette « industrie » où je ne pouvais faire autrement que de me comparer aux autres. Puis, une autre critique, celle d’Alone, Not Alone, me donne des ailes : celle de Pitchfork — la bible de l'indie encore incontestée à l’époque, Peut-être que Montag va finir par faire sa place au bout du compte. Mais intérieurement, allergique à la scène, je flottais encore dans une sorte de doute éternel. Heureusement qu’il y avait Todd pour m’encourager à poursuivre mon travail de composition.
GOODBYE FEAR (2005) - GOING PLACES (2008)
Au moment de rencontrer Kris, je suis sur le point de terminer un cycle de concerts pour promouvoir Alone, Not Alone, en finissant par la tournée d'Exclaim! Magazine de 2005 qui allait me faire traverser le pays d'ouest en est en compagnie de Feist, mes amis Stars et The Organ. Mon coup de foudre pour Kris valait bien la peine de déménager de l'autre côté du pays. Il était sur le point de terminer ses études de théâtre et l'essentiel de son entourage était des artistes. Dès mon arrivée à Vancouver, sans emploi, je me mets à composer de nouveaux morceaux. L’idée de commencer un nouvel album me paraît un peu étourdissante alors je m’en tiens pour le moment à des formats courts. J’ai commencé par un autre mini-album maison qui allait me permettre d’explorer un peu plus la chanson. Ariel Engle avait accepté de collaborer à nouveau et j’ai assemblé quelques morceaux à la chaîne : ça a donné Early Winter Songs EP. Mais c’était contraignant de faire la diffusion d’un disque fait main alors que je venais d’emménager dans une ville où je n’avais pas encore de réseau. J’ai donc explorer toutes les avenues possibles pour faire paraître un mini-album plus officiellement. Mais pas localement, une histoire qui se répète.
Lors d’un concert au Japon l’année précédente, j’avais rencontré un certain Fuminori aux bureaux de Plop, le distributeur de Gooom Disques là-bas. Nous gardons contact et quelques mois plus tard, il me demande si je suis intéressé à sortir un disque exclusivement au Japon sur son label Rallye Label. J’ai répondu tout de suite : « euh, oui, absolument ». Ça a donné Goodbye Fear. C’est pour moi un peu l’âge d’or de Montag. Même si ma voix est encore très hésitante, je me rapprochais un peu plus du son que je recherchais et les morceaux qu’on y retrouve sont vraiment à l’intersection de la musique électronique et acoustique. C’est aussi très lumineux comparativement à Alone, Not Alone. Normal, j’étais complètement amoureux et Vancouver me faisait découvrir une beauté naturelle qui est sans aucun doute venue influencer la couleur de mes nouvelles compositions.
Même si le mini-album ne paraît pas localement, on me fait plusieurs offre de premières parties de groupes et je me retrouve à voyager beaucoup. Je me rends à South by South West à Austin au Texas, je me retrouve à New York grâce à Carpark. Ça bouge. C’est avec une certaine incrédulité que j’accepte de partir en tournée le groupe Au Revoir Simone au Japon grâce à Rallye Records, deux années consécutives. Fumi Annie, Erika et Heather sont des anges.
De retour au pays, l’élan créatif ne s'est pas arrêté instant. Voici que je me lance dans un album ambitieux: Going Places — aux mille collaborations (M83, Owen Pallett, Beach House, Poirier, Au Revoir Simone, Leah Abramson,etc.). J’avais fait un appel de sons en ligne pour pouvoir intégrer enregistrements venant de partout dans le monde dans le morceau titre. Toujours cette façon d’aller vers les autres pour ne pas avoir l’impression de composer seul. Ça avait donné une belle cacophonie de sonorités prisent dans plein de contexte différents. J’aime encore l’idée que le morceau contient une foule de “moments présents” captés sur le vif. Ce morceau est à ce jour parmi mes préférés de Montag parce qu’il intègre une foule de textures sonores qui pour moi sont toutes de la musique. Il sort en 2008, toujours sur Carpark. Je m'éclatais vraiment et pour la première fois sur un album, je chantais avec un peu plus d’assurance — ou presque.
PHASES (2012)
Je me souviendrai toujours où j'étais au moment où j'ai lu le post "RIP Trish" sur la page Facebook de Nicolas Fromageau, ex-M83. Il neigeait. Le choc était total. On avait annoncé deux semaines plus tôt qu'elle était hospitalisée après avoir connu des troubles respiratoires, mais j'étais convaincu qu'elle se remettrait sur pieds. En fait, elle est morte des suites d’une pneumonie sévère, tout juste de retour d'une tournée australienne avec escale à Singapour. Une des plus belles voix que j'avais entendues n'existait plus maintenant que sur les chansons de Broadcast. C'est vraiment là que j'ai compris l'ampleur du rôle qu'elle avait eu pour moi. Elle m'a ouvert la voie vers tant de musique, compilation après compilation. De Moon Dog à Ennio Morricone en passant par Vashti Bunyan et Wendy and Bonnie. Je lui devais, je lui dois tant. Et je n'avais alors envie que d'une chose : créer davantage. Encore cette urgence de vivre. Phases est né de ça — un autre deuil.
Après Going Places, Montag a connu un vide. Deux ans s'étaient écoulés depuis mes dernières sorties. Hibernation, un EP moins inspiré qui m'indiquait que la flamme n'y était plus vraiment, puis un autre EP plus satisfaisant pour moi — Des cassettes et un Walkman jaune, une petite compilation de reprises de Low et des Breeders, entre autres. Plus simple de se lancer dans la musique des autres que la mienne. L'idée d'un album me paraissait accablante, alors j'ai trouvé un stratagème : dès janvier 2012, je m'obligerais à composer deux morceaux par mois pendant un an, comme s'il s'agissait de 45 tours mensuels, une face A et une face B. Au bout de l'année, j'aurais forcément un disque complet.
J'avais vu sur YouTube un making-of fabuleux de Heart of Glass de Blondie et je me demandais pourquoi les musicien·nes parlaient si rarement de leur façon de composer. J'ai trouvé à l'époque — je trouve ça limite cringe aujourd'hui — que c'était sûrement intéressant d'exposer mon processus créatif. Alors je me suis aussi obligé à créer un court audio-documentaire pour chaque "single" du mois. Et pour ajouter au défi, j'ai déterminé à l'avance quelques contraintes mensuelles : un morceau acoustique en août, un morceau très pop en janvier, une chanson en français en mars (dont Pierre Lapointe a d'ailleurs accepté d'écrire les paroles), etc. C’était le système que j’avais trouvé pour être assurément productif et parvenir à terminer un album.
Comme pour Going Places, les collaborateurs ne manquaient pas sur cet album que j'ai appelé Phases. La liste est longue, mais il faut mentionner Dominic Vanchesteing (Éthier de son vrai nom) pour son aide précieuse à l'enregistrement, Simon R. Tremblay (Native Cell), ami et collaborateur de longue date, membre des fabulous Les amis au Pakistan, et en fin de parcours, après la sortie du vinyle en 2013, Navet Confit et Mat Vezio qui sont devenus "mon band" le temps de trois spectacles. Je n'avais plus rien à envier à personne. Jean-Philippe, Mathieu et moi nous appelions “les fées” pour rire. Au bout du compte, Phases est sans aucun doute le plus grand accomplissement pop de Montag, encore une fois grâce à toutes ses collaborateurs.rices.
PAS DE SIGNAL / NO SIGNAL (2012)
Comme une sorte de parenthèse dans la discographie de Montag, Pas de signal / No Signal a été composé en quelques heures durant des voyages en train entre Montréal et Toronto. Il n’y a rien au monde que j’aime plus que de composer de la musique en regardant défiler un paysage. Je crois que la production de Phases était drainante d’une certaine façon, car je m’étais imposé un horaire très fixe et j’avais besoin d’explorer autre chose musicalement, en l’occurence des compositions instrumentales et certainement plus expérimentale, plus proche de l’ambient. Le titre est venu de l’annonce récente de la fin du signal analogique des antennes de télévision. J’avais acheté une minuscule télé noir et blanc à Vancouver et j’aimais parfois regarder des émission simplement pour la qualité très rétro de l’image. Mais désormais, elle ne pouvait produire que du bruit blanc. C’est ce qui m’a inspiré le titre de l’album et le concept général : un hommage à une technologie disparue. Je n’ai pas fait beaucoup de promo autour de cette sortie numérique. L’album dort encore sur Bandcamp. On y entend une foule d’échantillons extraits d’émissions. Chaque morceau désigne un poste différent des vieilles télés. Son atmosphère est quelque peu lugubre, comme une musique qui refuse la disparition du passé télévisuel et ses fantômes.
PREMIERS BRICOLAGES / BONJOUR L’AMBIANCE (2026)
Mai 2026 : c'est décidé, je vais sortir les toutes premières maquettes de Montag et autres inédits de l’époque en format vinyle. J'ai appelé le disque Premiers bricolages… parce que c'est exactement ce que c'est, des bricolages, mes compositions les plus imparfaites mais aussi les plus sincères. Je voulais faire à Montag le cadeau de sortir ses premiers morceaux sur vinyle. Laisser un autre vestige derrière. Après tout, il mérite bien que je lui rende hommage — c'est grâce à lui que j'ai trouvé le courage de composer toutes ces années.
Ensuite, une autre surprise. En mode archéologue pour construire ce site web, je suis tombé sur un album entier de Montag qui dormait sur Google Drive depuis février 2020. Un album oublié. Comment oublier qu'on a fait un album, me demanderez-vous ? Parce qu'il était oubliable… mais pas minable pour autant. La pandémie n'a pas aidé. Chose certaine, j'ai compris que j'avais composé le dernier album de Montag — que je n'étais pas prêt à ce moment-là de le sortir, car il me paraissait inabouti. C'est encore le cas aujourd'hui, je le reconnais. Mais j'entends à travers les dix ultimes morceaux de Montag une confusion sincère, un mélange de vide et de mue. Ça faisait maintenant trois ans que mon père était mort. Je me consacrais davantage à l’écriture qu’à la musique, mais j'avais besoin de retourner à mes sources. Je ne pouvais pas ne pas composer avec que je traversais et j’ai senti le besoin de revisiter un son plus proche de mes premiers morceau : une musique qui ne s'adressait à personne d'autre que moi, une série de collages spontanés pour me faire du bien, pour exorciser ma peine. Peut-être avais-je vraiment voulu oublier cet album qui était bien plus une thérapie qu’un potentiel disque…
Jusqu'à ce que je le redécouvre plus de cinq ans plus tard. Le titre dit tout : Bonjour l'ambiance. Description du mood, check. C’est une référence sarcastique non seulement à mon état au moment de le créer, mais aussi celui du monde. “ L'ambiance ”, eh bien c'est l'ambient — un type de musique que je me vois faire jusqu'au bout. C’est un requiem maladroit et abstrait au fond, un album-fantôme. La pochette est une photo qui m’a été offerte parmi plusieurs photos de famille par mes grandes-tantes maternelles. Je n’ai aucune idée qui l’a prise, ni quand, mais ce bateau naviguant sur le Saint-Laurent avec son panache de fumée noire me semblait parfaitement fantomatique et mystérieux.
Avec le recul, Bonjour l’ambiance est une musique du départ, de l’effacement, de tous les deuils qui se confondent. Chaque morceau s’étire trop longtemps, comme quelque chose qui ne veut pas mourir complètement. J’ai décidé que l’album sortirait en même temps que les premiers démos avant la fin de l’année 2026. Montag termine ainsi sa route d’une belle façon avec une double-sortie à la manière de parenthèses d’ouverte et de fermeture.
Mais plutôt que de terminer sur une fausse note, c’est Premier bricolages qui marque véritablement le vrai départ de Montag. L’essentiel des morceaux qu’on retrouve sur le disque sont les plus honnêtes que j’ai composés - les plus innocents, au fond. Avec le temps, j’ai pris conscience que j’ai réussi à exister musicalement grâce à lui, comme si la musique de Montag n’avait jamais été complètement la mienne. Je lui dois beaucoup. D’où l’importance de lui rendre hommage en bonne et due forme. Ce site est un peu son tombeau, un trace de son existence.