Premiers bricolages

ENGLISH - Lorsque j'ai pris la décision de mettre fin à Montag, ce n'était pas exactement de gaieté de cœur. Mais après dix ans d'inactivité ou presque, je devais me rendre à l'évidence que j'étais rendu ailleurs. Je n'étais plus Montag. J'ai donc décidé de rendre hommage au personnage que je m'étais inventé pour le remercier de m'avoir donné la force de créer ma propre musique. L'intention de rassembler sur un disque des morceaux inédits de mes débuts ne vient pas du fait qu'ils sont particulièrement brillants. Je trouvais plutôt intéressant de voir cette compilation comme un document d'archive. Premiers bricolages était une façon pour moi de partager cette musique non pas pour sa "qualité" mais bien pour les histoires qui l'ont mise au monde, et surtout pour la façon improbable avec laquelle elle a été composée. Je m'étonne toujours à quel point la démarche n'est pas souvent exposée en musique (à l'exception des genres musicaux plus hermétiques). Je suis toujours fasciné quand les musicien.nes parlent de leur méthode de travail, du chemin qu'ils empruntent pour créer, de l'équipement qu'ils utilisent, de leurs inspirations. J'ai donc voulu faire la même chose, bien humblement, et dévoiler de mon mieux de quelle façon je suis devenu compositeur — mot que je n'aurais jamais osé employer pour me désigner à mes débuts. Sur la page couverture du récit que j'ai eu envie de partager avec vous, on peut lire : Montag - Premiers bricolages (comment tout a commencé)…

Nous sommes à l’aube des technologies numériques. Jamais faire de la musique n'a été aussi facile : des tas de logiciels circulent librement et des plug-ins toujours plus sophistiqués se multiplient en ligne. Et pour la première fois dans l’histoire de la musique enregistrée, produire un disque est devenu abordable. Le fameux home studio était devenu accessible à tout le monde. Parallèlement, c'est la naissance du mp3 qui permet tout d'un coup la diffusion musicale non-matérielle. On n'y pense plus du tout aujourd'hui, mais c'était une réelle révolution. Et plus personnellement, Premiers bricolages démontre ce que pouvait faire un gars de 23 ans qui voulait à tout prix faire de la musique pour surmonter le deuil de sa mère. C'est le son de la naissance d'une signature sonore qui me suit encore. Et c'est dans ce contexte que le fils d'un mélomane fini a eu l'idée de faire de la musique sous un nom allemand qui veut dire lundi : Montag.

J'ai raconté plus d'une fois le choix de ce nom (en référence au film de Fahrenheit 451 inspiré par le roman du même titre par Ray Bradbury) et la naissance de Montag lui-même (survenue juste après le décès de ma mère et l'amitié que j'ai développée avec le groupe britannique Broadcast). C'est d'ailleurs précisément ce que je raconte dans le texte de la pochette intérieure du disque Premiers bricolages. L'histoire parle surtout du quand, du comment et du pourquoi de Montag mais moins de sa musique elle-même et de la façon dont elle a été faite. C'est ici que je compte le faire d'ici la sortie du disque, décrire chaque morceau du disque, un à la fois, en mode compte-goutte et compte-à-rebours.

Le son de Montag est né d'une exploration sans but concret — car jamais je n'avais imaginé que ma musique sortirait, même si j'en avais le souhait profond. La confiance n'y était pas. Le décès de ma mère survenu quelques mois auparavant m'a fait non seulement comprendre la fragilité de la vie humaine mais aussi me demander : "Qu'est-ce que tu veux faire vraiment?" — comme si c'était une question de vie ou de mort. La réponse était "de la musique", évidemment, mais quelle musique ? Dans Premiers bricolages, ce qu'on entend c'est l'identité artistique naissante d'un fils endeuillé. Tout dans Montag provient de la perte de ma mère.

Je réalise aujourd'hui la chance que j'avais d'être né à une époque où faire de la musique était relativement abordable. Je n'avais pas à payer un ingénieur de son pour m'enregistrer en studio à je ne sais pas combien de l'heure. Il n'était même pas question de sous de toute façon parce que pour moi, cette musique n'allait jamais vivre à l'extérieur de mes quatre murs. Mais j'avais tout de même assez de notions en mixage et en prise de son grâce à un cours au programme de comm. à l'UQAM pour enregistrer tous les instruments que j'avais accumulés avec le temps. Dix ans plus tôt et j'aurais appris comment manipuler des bandes magnétiques… Le déclenchement de la révolution numérique a forcément influencé l'ébauche de mon esthétique sonore. Le son de Montag est et sera toujours très "début 2000". Il n'a jamais essayé de copier le son des grands courants musicaux du passé — pas de new wave, pas de trip-hop, pas de dance ni disco, encore moins de house. Comme je ne joue pas la guitare mais le violon, pas de rock, de krautrock, de psych-rock, rien de tout ça. Sans voix, pas de pop au sens commercial du terme, pas de hits, pas de gloire. Je le savais dès le jour un. Ce n'est donc pas pour l'attention que j'étais déterminé à faire de la musique. Il fallait absolument que j'en fasse — comme si ma vie en dépendait. Une passion.

Comment alors composer de la musique électronique quand on ne sait pas vraiment comment faire ? Imiter ses idoles par tous les moyens. C'est ce que j'ai fait en tout cas — il fallait bien que je commence quelque part. Les ingrédients sonores de Montag viennent des groupes de mon adolescence, mes Beatles et mes Stones respectivement : à Stereolab je dois l'achat d'un orgue électrique Farfisa, de mon Micromoog et autres synthés analogiques en plus d'une recherche mélodique, à Broadcast je dois l'échantillonnage de vieux disques de musique contemporaine obscure et les ambiances mélancoliques empreintes de nostalgie. J'étais en amour avec les textures électroniques vintage. Parmi les influences du moment : Plone, Lali Puna et autres groupes du label allemand Morr Music. La musique électronique mélodique venait surtout d'Europe et je n'entendais quasiment personne au Québec donner dans ce genre-là… Mais je devais faire cette musique, quitte à me sentir seul.

Les autres facettes de l'identité musicale de Montag se sont forgées à même mon ignorance en terme de composition musicale et de technologies numériques. Je m’explique… Mis à part un cours en "audio" à l'université dans un programme de communication que j'avais détesté, je n’avais pas de connaissances techniques pour obtenir “le son parfait”. Je ne cherchais pas ce son. L’idée de tomber dans une musique dite “commerciale” me faisait carrément peur. J’étais de toute façon condamné à un type de production musical très lo-fi et DYI. Essai, erreur, repeat.

C'est ce qui me fascine en réécoutant ces morceaux: mon instinct et mon obstination. Pas une seconde j’ai utilisé mes connaissances de théories musicale pour assembler mes collages — je les créais spontanément, souvent en quelques heures et à la chaîne. Ignorer tout ce qui relevait de la technique (les fréquences en kHz, le signal MIDI, la compression) m'a bien servi au final. C'est avec la limite de mes connaissances que j'ai pu tisser et coudre mes sons ensemble d'une manière bien à moi. Et c'est de cette même façon de faire totalement imparfaite que découle tout ce que j'ai fait par la suite. C’est une méthode qui provoque forcément de beaux accidents, et surtout une signature sonore distincte — même dans le doute. Je reconnais avec le recul que je suis parvenu à créer "mon son". Me replonger dans ces démos, c'est décortiquer mon ADN musical. Et je suis heureux de pouvoir sortir ces morceaux parce qu'ils méritent à mon sens d'être redécouverts autrement : comme des objets d'archives. Des bricolages de leur époque.

Si vous avez lu jusqu'ici, c'est que vous êtes des geeks finis de musique et je vous en remercie. Bienvenue au club. Merci de tendre l'oreille et de jeter un coup d'œil à ces petits fragments venus de mes tout débuts comme compositeur.

Alors au programme, ami.es de Montag:

- un morceau de Premiers bricolages mis en ligne pour écoute à chaque semaine  en respectant l’ordre d’apparition sur le disque - lui-même basé sur une certaine chronologie.
- la biographie de chaque morceau en quelques lignes, histoire d’expliquer la façon dont ils ont été créés et de partager ce que je vivais au moment de les faire.
- tout ça en attendant la sortie du disque physique, le dernier de Montag : un vinyle de couleur, incluant une autre série de textes sur son histoire.

Merci à l’avance de me suivre dans l’excavation des archives de Montag avant qu’il ne referme la porte derrière lui - définitivement. Je me sentirai moins seul à ses funérailles.*

* Pardonnez mon père, décédé lui aussi, de m’avoir transmis son humour noir.