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Bonjour l’ambiance / Requiem
Comment oublier un album qu'on a soi-même composé ? Quand la musique est oubliable. Ou quand elle nous ramène à une période trop difficile. Ça a été les deux à la fois avec Bonjour l'ambiance / Requiem. Au moment de la composer, je pensais que la musique n’était pas à la hauteur, et à bien des égards, cela n'a pas changé. J'ai tendance à être beaucoup trop critique envers moi-même, surtout au moment où la composition vient de naître. Mais avec le recul, j'ai cru bon de faire paraître l’album malgré tout. Le dernier élan musical de Montag.
En 2002, deux ans après le décès de ma mère, paraissait Are You A Friend?, mon premier album. En 2020, quatre ans après le décès de mon père, j'en entamais un cinquième sans réfléchir. C'était à chaque fois par nécessité. Bonjour l'ambiance a été composé et enregistré en un temps record pour Montag : moins d’un mois. J’avais eu l’idée de ce titre des années auparavant. L'occasion était venue de l’utiliser parce qu'il décrivait parfaitement mon état. J'ai ressenti un énorme besoin de créer quelque chose, rapidement, pour ne pas atteindre le stade où on a envie de tout abandonner. C'était important pour moi de le terminer, peu importe le résultat, et peu importe s'il allait sortir ou non. Je m’étais donc donné la permission de ne pas m’appliquer autant qu'à l'habitude : je voulais des sons créés instantanément pour me sortir de ma peine. Incapable de ne pas juger ma propre musique, je me demandais qui voudrait d'une musique engluée dans autant de tristesse. En composant ces morceaux, j’ai pris conscience que Montag était en train de mourir entre les mains. / Requiem s'est ajouté au titre par la suite, pour marquer la fin de Montag. Mais au départ, je n’arrivais tout simplement pas à y croire. Peut-être qu’oublier l’album était volontaire après tout.
Ce qui n'aidait pas non plus à trouver plus de confiance dans ma démarche était le fait que j'avais laissé tomber Montag depuis plus de sept ans déjà. Pas un seul morceau, ni spectacle. Avec ce nouvel album, je ne pouvais même pas espérer un semblant de « comeback » (avec d'énormes guillemets), surtout avec des ambiances aussi lentes et abstraites. Je m'éloignais de la pop pour revenir aux sources de Montag : une musique minimaliste, planante, à usage exclusivement personnel, en plein deuil.
Après la mort de mon père, j'ai eu un sentiment d'injustice et de colère face à sa décision d'obtenir l'aide médicale à mourir, quelques mois à peine après sa légalisation. J'avais si mal accepté son choix que j'ai voulu exorciser ma rage en écrivant notre histoire. C'est devenu Mettre la mort à l'agenda, un projet d'écriture que j'ai porté pendant des années. L'autre deuil évident était celui de ne plus avoir le temps de me concentrer sur ma propre pratique artistique, trop occupé à composer pour le théâtre, la danse, le cinéma et mille autres projets. Non pas que ce travail de composition me déplaisait, mais il occupait tellement de place qu'il laissait Montag sous respirateur artificiel.
Cette sédation de longue durée était entre autres due à mon choix de ne plus faire de pop. Je ne m'en sentais plus capable après avoir été somme toute déçu de la réception de Phases (2012), mon plus grand effort vers quelque chose de plus franchement pop. Cet élan m'avait pourtant poussé à me surpasser dans mes collages faits main, et j'avais même réussi à former un groupe (merci Navet Confit et Matt Vézio) le temps de trois concerts. Mais il était impensable de partir en tournée, sans aucun moyen, sans rien. Sans tournée, Montag allait forcément cesser d'exister. Renoncer à donner des concerts a été assez facile parce que je n'ai jamais rien eu d'un showman. La musique même de Montag n'a jamais été conçue pour la scène, mais pour le studio — une musique tournée vers l'intérieur, plutôt que vers l'extérieur. Elle a toujours consisté à créer des espaces sonores faits sur mesure pour m'apaiser, canaliser un trop-plein de joie (Going Places) ou de peine (Alone, not alone). Des sons comme refuge, comme bouée.
Si j'ai eu la confiance nécessaire pour partager la musique de Montag au départ, c'était justement parce qu'il était mon alter ego : comme si c'était lui qui l'avait créée, pas moi. Personne ne devait entendre ce que j'avais composé à travers lui, c'était strictement pour moi. Qui s'y intéresserait de toute façon ? L'album est né de la même façon, et j'avais l'aide de Montag pour faire ce qu'il me permet si bien de faire — comme le fait aussi le personnage de Bradbury : fuir.
C'est exactement ce que cet album m'a permis de faire, et je me souviens d'avoir tout d'un coup mieux respiré, même si la musique était tristissime (Ce qui ne revient pas). Au-delà de l'ironie du titre, le mot ambiance était une façon de nommer la musique ambient qui occupait depuis un moment déjà mon esprit. Comme aux tout débuts de Montag, l'album est une collection de petites portes ouvertes vers des ailleurs inventés. La seule trace du réel réside dans des sons captés par hasard à travers la ville ou à la campagne, des textures qui se fondent dans la musique et font apparaître des paysages. Nouvel élément : des instruments virtuels, presque absents des morceaux de Montag jusque-là. Je me suis même senti un peu paresseux de ne pas ressortir mes vieux synthés comme à l'époque. Mais le reste est fait de la même formule montaguienne : des collages de sonorités acoustiques et électroniques, tantôt enregistrés par moi-même, tantôt trouvés sur de vieux vinyles… le tout assemblé sans but précis. Ça s'entend, mais c'était exactement ce que je souhaitais. C'est Montag à son plus inabouti, et pourtant quelque chose me plaît dans cette démarche quasi automatiste. Ça s'est fait si vite. J'ai mis les fichiers « finaux » sur un drive en février 2020, sachant très bien que j’aurais pu retravailler chaque morceau à l’infini. La pandémie, ce grand flou du temps, allait certainement renforcer l’oubli qui s’en est suivi.
Bonjour l'ambiance / Requiem est comme un tableau inachevé. Le son de l'album est celui de l'absence, du vide à combler, du flou, de l'effacement involontaire, de la solitude qui ne veut pas être seule (Montag a toujours été un projet qui aspirait à devenir un groupe mais qui au fond finissait toujours par être terriblement solitaire). Le son d'adieux sans le savoir. Même sans inspiration, Montag a tenu le coup jusqu'à la dernière minute de son dernier morceau (Loin). C'est comme s'il résistait à sa propre disparition au bout d'un lent fade out fatal. À l'image de la traîne de fumée noire qui se dissipe sur la photo de la pochette — une image que j'ai retrouvée parmi des photos de famille que mes grands-tantes maternelles m'avaient données. Aucune date, aucune écriture. L'image collait bien au titre et à la fin de Montag : une fumée qui s'efface, le paquebot d'un adieu.
Premiers bricolages
Lorsque j'ai pris la décision de mettre fin à Montag, ce n'était pas exactement de gaieté de cœur. Mais après dix ans d'inactivité ou presque, je devais me rendre à l'évidence que j'étais rendu ailleurs. Je n'étais tout simplement plus Montag. J'ai donc décidé de rendre hommage au personnage que je m'étais inventé, pour le remercier de m'avoir donné la force de créer ma propre musique. L'intention de rassembler sur un disque des morceaux inédits de mes débuts ne vient pas du fait qu'ils sont particulièrement brillants. Je trouvais plutôt intéressant de voir cette compilation comme un document d'archive.
Notes d’écoute (à venir)
Face A
• untitled
• moi 1
• ohne
• main gauche
• calme_plat
• six questions
Face B
• nicht weit
• brouillon de brouillon
• souligner le retour des températures normales
• iota
• bocal 2
• dormir sur les villes + untitled (2)
Premiers bricolages était une façon pour moi de partager cette musique, non pas pour sa « qualité », mais bien pour les histoires qui l'ont mise au monde, et surtout pour la façon improbable dont elle a été composée. Je m'étonne toujours à quel point la démarche n'est pas souvent exposée en musique (à l'exception des genres musicaux plus hermétiques). Pourtant, je suis toujours fasciné quand les musicien·nes parlent de leur méthode de travail, du chemin qu'ils empruntent pour créer, de l'équipement qu'ils utilisent, de leurs inspirations. J'ai donc voulu faire la même chose, bien humblement, et dévoiler de mon mieux de quelle façon je suis devenu compositeur — mot que je n'aurais jamais osé employer pour me désigner à mes débuts. À la première page du livre imaginaire intitulé Montag — Premiers bricolages, on peut lire : « Il était un lundi… »
Nous sommes à l'aube des technologies numériques. Jamais faire de la musique n'a été aussi facile : des tas de logiciels circulent librement et des plug-ins toujours plus sophistiqués permettant des sons alors inusités se multiplient en ligne. Et pour la première fois dans l'histoire de la musique enregistrée, produire un disque est devenu abordable. Le fameux home studio était devenu accessible à tout le monde. Parallèlement, c'est la naissance du mp3 qui permet tout d'un coup la diffusion musicale non matérielle. On n'y pense plus du tout aujourd'hui, mais c'était une révolution. Les compositions sur Premiers bricolages sont un exemple concret de ce qu'un gars de 23 ans, fan fini de musique, pouvait accomplir avec les moyens de l'époque. Autodidacte, malgré mes douze ans de violon classique, j'ai créé tout à fait instinctivement une signature sonore qui me suit encore.
J'avais déjà eu l'ambition de créer un « nouveau son » avec un projet musical antérieur, Ohne, duo que mon premier coloc Olivier et moi avions formé juste avant l’an 2000. Nos explorations sonores étaient des collages rétro-futuristes étranges inspirés par des groupes comme Stereolab (encore mon groupe préféré à ce jour). Montag a certainement conservé des parcelles de ce qu’Olivier et moi avons créé ensemble. Avec le recul, je réalise que mon projet solo de musique électronique allait avoir un nom allemand. Non pas parce que j’avais appris la langue pendant cinq ans à l'école, mais parce que je voulais honorer et faire suite à Ohne, qui signifie « sans ». J'allais opter pour le mot lundi.
J'ai raconté plus d'une fois le choix de ce nom (en référence au film Fahrenheit 451 de François Truffaut inspiré par le roman du même titre par Ray Bradbury) et la naissance de Montag lui-même (survenue juste après le décès de ma mère et l'amitié que j'ai développée avec le groupe britannique Broadcast). C'est d'ailleurs précisément ce que je décris dans le texte de la pochette intérieure du disque Premiers bricolages. Mais au-delà des anecdotes personnelles, j'ai ressenti le besoin d'exposer davantage la démarche, simplement parce qu'elle me paraît maintenant plus valable qu'à l'époque.
Le son de Montag est né d'une exploration qui n'était destinée à personne d'autre que moi-même — car jamais je n'avais imaginé que ce que j'étais en train d'essayer de créer sortirait un jour, du moins certainement pas au stade où j'étais. J'avais déjà composé par le passé, y compris lorsque je jouais du violon, mais je considérais que j'étais à mes tout débuts. Je n'avais même plus à me préoccuper de la qualité de ce que je faisais, du moins sans faire de crises d'angoisse, parce que personne d'autre que moi n'allait entendre ma musique. Heureusement, car ce que ça a donné est une musique non censurée qui n'avait qu'un seul but : m'aider à traverser le deuil de ma mère.
Ma mère est décédée le 19 septembre 2000. J'avais 22 ans. J'ai compris très vite à quel point notre temps était compté et que j'étais le prochain de ma lignée sur la liste. J'ai trouvé cette prise de conscience violente, parce que j'en suis venu à me poser une question existentielle fondamentale : « Qu'est-ce que tu veux faire vraiment ? » — comme si c'était une question de vie ou de mort. La réponse était « de la musique », évidemment, mais quelle musique ? Dans Premiers bricolages, c'est l'identité artistique naissante d'un fils endeuillé qu'on entend. Tout dans Montag provient de la perte de ma mère. C'est son départ qui m'a donné la force de m'y consacrer.
Je réalise aujourd'hui la chance que j'avais eue de pouvoir créer de la musique sans avoir à payer des frais de studio ni un ingénieur de son à je ne sais combien de l'heure. Je n'avais pas les moyens d'avoir un son « high fidelity », mais je n'en voulais pas de toute façon. Même si mes groupes préférés ne donnaient pas dans cette direction généralement, moi j'ai foncé à fond dans le lo-fi et le DIY. Jamais je n'ai eu l'ambition de mixer mes albums aux Abbey Road Studios. Je préférais me débrouiller avec ce que j'avais et j'en retirais une fierté. Heureusement pour moi, je ne partais pas tout à fait de zéro pour forger « mon son » : j'avais quelques notions en mixage et en prise de son grâce à un cours en communication à l'UQAM. J'avais trouvé le moyen, avec un micro d'entrée de gamme, une console cheap et quelques câbles, d'enregistrer tous les instruments que j'avais accumulés avec le temps. Dire qu'une décennie plus tôt, j'aurais eu à apprendre à enregistrer avec un 4-track sur des bandes magnétiques…
Le déclenchement de la révolution numérique a forcément influencé l'ébauche de mon esthétique sonore. Le son de Montag est et sera toujours très « début 2000 ». C'est en grande partie dû aux technologies de l'époque. Montag n'a jamais essayé de copier le son des grands courants musicaux du passé : pas de new wave, pas de trip-hop, pas de dance ni disco, encore moins de house. Comme je ne joue pas de guitare mais du violon : pas de rock, de krautrock, de psych-rock, rien de tout ça. Sans voix, pas de pop au sens commercial du terme : pas de hits, pas de gloire. Depuis le jour un, j'avais une sincère conviction que je n'irais pas bien loin. Ce n'est donc pas pour l'attention que j'étais déterminé à faire de la musique, et je n'allais certainement pas créer de la musique qui cherche l'attention. Mais il fallait absolument que j'en fasse — comme si ma vie en dépendait.
Comment alors composer de la musique électronique quand on ne sait pas vraiment comment faire ? Imiter ses idoles par tous les moyens. C'est ce que j'ai fait en tout cas — il fallait bien que je commence quelque part. Les ingrédients sonores de Montag viennent des groupes de mon adolescence, mes Beatles et mes Stones respectivement : à Stereolab je dois l'achat d'un orgue Farfisa, d'un Micromoog et d'autres synthés analogiques ; à Broadcast je dois l'échantillonnage de vieux disques de musique contemporaine obscure et les ambiances mélancoliques empreintes de nostalgie. J'étais en amour avec les textures électroniques vintage, ayant été exposé à ce genre d'approche rétro-futuriste avec le trip-hop, dont Portishead, évidemment. Aux débuts de Montag, les influences du moment étaient, parmi tant d'autres, Plone, Lali Puna et autres groupes du label allemand Morr Music. J'avais écouté beaucoup de musique électronique européenne durant les cinq dernières années, avec des groupes comme To Rococo Rot, Tarwater, Fridge et Mouse on Mars. Je ne connaissais personne au Québec dont la musique s'apparentait à ce genre-là… J'ai eu le pressentiment que Montag allait se sentir un peu seul.
Certaines facettes de l'identité musicale de Montag se sont formées non pas à partir de mes connaissances sur la musique et les techniques d'enregistrement, mais plutôt de mon ignorance. Essai, erreur, repeat. Je n'ai jamais un instant réfléchi à la tonalité de mes compositions, je ne savais même pas ce que voulait dire MIDI ou compression. Je me laissais guider par l'émotion des sons de mes claviers, je les tricotais au fil du hasard. C'est l'imperfection qui est devenue ma méthode de travail. Une façon de provoquer de beaux accidents à la chaîne. Vingt-cinq ans plus tard, me replonger dans ces premiers bricolages, c'est comprendre mon ADN musical. Et je suis heureux de les partager, alors qu'ils auraient très bien pu disparaître sur de vieux disques durs. J’ai choisi ces morceaux spécifiquement pour leur contribution au son qui a fait connaître Montag. Ils méritaient à mon sens d'être éternisés.
Au bout du compte, Montag aura eu toute une vie. Cinq albums, une foule d'EP, des collaborations avec des groupes de partout, des remix à la tonne, une centaine de concerts sur trois continents. Tout est parti de ces premiers bricolages. Antoine Bédard ne pouvait pas encore exister musicalement, mais à travers Montag, oui — et je le remercie une dernière fois de m'avoir fait vivre tant de choses et tant donné.